mercredi 9 septembre 2026

Portraits au crayon de la cour de France

 

Elisabeth de Valois





Si le portrait individuel commence à se développer en France à partir du milieu du 14e siècle, c’est surtout à la Renaissance qu’il atteint ses lettres de noblesse. Sous le crayon des peintres de cour, notamment Jean et François Clouet, prennent vie tous les nobles de la cour de François Ier et de ses successeurs.


* La vogue des portraits

Naissance du portrait individuel

Le goût pour le portrait individuel, d’après nature ou de seconde main, s’est manifesté dès le milieu du XIVe siècle en Europe, et ce genre s’est épanoui au XVe siècle. La Flandre et l’Italie ont joué un rôle prépondérant dans ce domaine. En France, ce courant est représenté par Jean Fouquet, Perréal, le Maître de Moulins.
Quant au portrait dessiné, il apparaît dès la fin du 15e siècle. Le plus célèbre est le dessin préparatoire au portrait peint de Guillaume Jouvenel des Ursins, réalisé aux crayons de couleurs par Jean Fouquet (1415/1420-1478/1481).

Il y eut des recueils “composites” formés à partir de sources différentes. Dès le XVIe siècle on prit soin de réunir des portraits en album pour évoquer un roi et sa cour. Plus tard on chercha aussi à collectionner les portraits des hommes célèbres, puis les œuvres des peintres : ces faits ont été très bien étudiés par Louis Dimier dans sa monumentale Histoire du portrait en France au XVIe siècle. Jean Adhémar, dans ses articles de la Gazette des Beaux-Arts (septembre et décembre 1973) apporta sur ce problème des précisions remarquables à propos du fonds des estampes de la Bibliothèque nationale de Paris, « le plus riche du monde, comprenant près de mille crayons ». Il rappela comment, à partir de 1660-1670, le goût pour le XVIe siècle français, « le siècle de la magnificence et de la galanterie », poussa les amateurs à réunir les “crayons” évoquant la cour de François Ier ou d’Henri II (les portraits étaient ainsi désignés d’après leur technique).
Il cita les noms des premiers collectionneurs, Michel de Marolles, Du Bouchet de Villeflix, La Noue, Brisacier, Roger de Gaignières et Clairambault. Lors de la publication par le même périodique, en mai-juin 1971, du merveilleux fonds du Musée Condé de Chantilly, Raoul de Broglie en présentant les acquisitions du duc d’Aumale en cita d’autres et souligna l’origine prestigieuse des Clouet du Musée Condé, la “cassette” de Christine de Lorraine, présent de la reine Catherine de Médicis en 1589, dont les trésors furent dispersés en 1737 à la mort de l’ultime descendant de Christine, Jean-Gaston de Médicis, septième Grand-Duc de Toscane.
Le désir de posséder des portraits dessinés pour imiter la collection du roi, à laquelle André Thévet fait allusion, se développa vite et, semble-t-il, dès l’époque du peintre Jean Clouet : son atelier n’était pas, toutefois, ce que l’on a drôlement appelé par la suite « une usine à portraits ». Cependant des copies de ses dessins furent exécutées par ses assistants, peut-être même, au début, par son fils François. Les copies jouaient le rôle de nos photographies : on les envoyait aux parents, aux amis ; elles servaient au cours des négociations diplomatiques. On les destinait aussi à tous ceux qui voulaient constituer des albums, former une sorte de galerie, moins onéreuse qu’une galerie de peintures ou qu’un cabinet de portraits, et moins encombrante aussi... On constitua ainsi des recueils ou albums groupant une cinquantaine de portraits, parfois davantage. En premier lieu y figuraient le roi, la cour, puis la noblesse, les gens d’Église et enfin les personnalités, notables à des titres divers. L’intérêt iconographique ou historique de ces collections l’emportait sur la qualité ou le style. Ces albums originaux se sont rarement conservés. Altérés, dépecés, diminués ou augmentés au cours des ans, ils furent souvent reformés à l’aide de feuillets disparates aux XVIIIe et XIXe siècles.
À l’origine les albums se présentaient autrement qu’aujourd’hui. François Ier, dit-on, se plaisait à orner les portraits de commentaires : le copiste de l’Album de la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence s’est efforcé de reproduire ces plaisantes devises autrefois cachées sous de petits morceaux de papier qu’il fallait soulever pour les lire et en deviner la signification, un jeu qui passionnait la cour. De tels portraits, destinés à un cercle privilégié, ne comportaient pas de lettre : elle fut ajoutée après coup, plus tard, pour rappeler le nom des modèles. Elle devint de règle par la suite.
Les dessins du peintre du roi étaient faits à sa demande en vue de l’exécution d’un tableau. Ils portent parfois la trace de piqûres d’épingles, de taches de peinture, d’incisions en vue du report. Des annotations nombreuses montrent qu’ils étaient destinés à l’usage personnel de l’artiste. Rien de tel dans les dessins groupés en albums. En quelques traits à la pierre noire, Jean Clouet dessinait la structure du visage, relevant les carnations à la sanguine. Grâce à l’estompe et au procédé des hachures parallèles il en modelait la forme dans la lumière. 


La collection de portraits au crayon de Catherine de Médicis

Ce petit portrait en pied, parfois maladroit, s’inspire du portrait du roi Henri II par François Clouet, établi vers 1553 (dessin de la BNF, Est., Réserve Na 22), qui donna naissance à de nombreuses effigies.
https://www.musee-conde.fr/fr/notice/



Portraits au crayon

Au 16e siècle, ces œuvres connaissent une vogue surprenante. Le dessin aux crayons, spécificité française, est très apprécié par la cour et par la bourgeoisie. Son originalité provient du procédé utilisé mais aussi de sa fonction. Le plus souvent, il ne constitue pas un dessin préparatoire à un tableau ou une étude de modèle. C’est une œuvre d’art autonome, conçue avec une sobriété de moyens étonnante : un support de papier (350 x 250 mm environ) et des crayons, la pierre noire, la sanguine et la craie blanche. Le dessinateur exploite toutes les ressources que lui offrent ces faibles moyens : hachures, frottis, estompe, surimpression, ou juxtaposition de sanguine et de pierre noire. Le papier sert de fond, un fond lumineux et neutre, espace dans lequel prend forme le visage. Il est aussi jeu de lumière, carnation, grain de peau.

François II dauphin de France à 16 ans



La pierre noire 

Utilisée d’abord crée la forme, le volume et le modelé. Ce schiste argileux, carbonifère, noirâtre, libère les artistes du tracé minutieux à la pointe de métal, et donne une ampleur nouvelle au tracé par son aspect velouté. La sanguine, par sa luminosité, suggère surtout le teint, l’affleurement du sang, la palpitation de la vie. Connue depuis la plus haute Antiquité, cette variété d’oxyde de fer mêlée à de l’argile s’utilise, ici, sous sa forme solide ou en bâtonnet. Une légère touche de crayon brun ou bleu pour l’iris parachève l’œuvre, en préservant toujours une étincelle de lumière, qui fait briller la prunelle, et qui vient du papier. Ces teintes ont entraîné l’appellation de portraits aux « deux crayons », ou aux « trois crayons » lorsque des rehauts de craie qui donnent un certain éclat au visage sont ajoutés. Le pastel, technique nouvelle, un peu plus tardive, qui sera souvent utilisé par les Quesnel et les Dumoûtier, ne se rencontre pas encore dans ces œuvres.


Marguerite de Valois dite la reine Margot



La composition de la plus grande simplicité est d’un modernisme étonnant : un visage de face ou de trois quarts, où l’expression est privilégiée, est encadré par quelques éléments décoratifs, une coiffe (toque ornée de plumes ou voile) ou une coiffure très élaborée, agrémentée de joyaux, et une collerette souvent de dentelle (fraise courte ou col) ; un début de buste à peine esquissé, quelques traits pour évoquer un vêtement, un bijou, complètent le portrait. La présence altière et réservée des personnages s’impose, et fascine le spectateur.

Je sens portraits dedans ma souvenance, […]
Ton doux maintien, ta douce contenance.
Un seul Janet, honneur de nostre France,
De ses crayons ne les portrairoit mieux

Pierre de Ronsard, Amours de Cassandre, p. 92

C’est ce moyen d’expression d’exécution rapide, peu onéreux, de circulation facile, mis à la mode par des artistes de qualité, que la cour de France choisira pour se faire fréquemment représenter, afin d’envoyer des portraits à ses parents éloignés ou aux cours étrangères pour se faire connaître.



Les Clouet, père et fils

Jean Clouet, le père

L’innovateur de cette formule, proche de celle d’Holbein, fut Jean Clouet (vers 1475/1485 – Paris, 1540/1541), venu de Bruxelles, installé en France, et cité pour la première fois comme peintre de François Ier en 1516. Il s’inspira des Italiens. Le roi René, à Aix-en-Provence, s’était fait portraiturer plusieurs fois à la pierre noire par un florentin. Un crayon de seconde main conservé au Cabinet des estampes, le portrait à la pierre noire de Laurent II de Médicis, le père de la reine de France, Catherine de Médicis, offre un exemple de ces dessins circulant en France.
À la mort de Jean Clouet, le roi François Ier dira du fils de l’artiste, François, qu’il « a jà très bien imyté [son père], et espérons qu’il fera et continuera encores de bien en mieux cy après ».


Un de ses portraits, François Ier